Descartes et Maalouf : le racisme respectueux

Publié le par Scarlett

J'ai écrit il y a quelque temps un article qui évoquait les Méditations métaphysiques de René Descartes. Après réflexion, je voudrais le compléter.

J'y racontais donc (pour vous mâchouiller le travail) que selon Descartes, si l'on se trompe quelquefois c'est parce qu'on ne connaît pas assez le sujet sur lequel on énonce une opinion, et qu'il faudrait attendre d'en savoir suffisamment pour avoir un avis éclairé. Descartes poursuit en précisant qu'on ne peut pas, au quotidien, réserver sans cesse son avis, et qu'il faut bien continuer à faire des choix en attendant d'en savoir plus. Il préconise donc en toute chose d'avoir l'avis le plus modéré, afin de ne pas se tromper de beaucoup si l'on doit se tromper. Cela ne m'avait pas émue outre mesure au moment de ma lecture, mais j'y ai repensé en lisant le Premier siècle après Béatrice d'Amin Maalouf (lisez ses
œuvres sans retenue, c'est beau, c'est sage et ça fait rêver).

Amin Maalouf y évoque une tendance fâcheuse des pays du Nord à l'égard des cultures des pays du Sud après la décolonisation. Par crainte d'être taxé de racisme ou de condescendance, on ne se permet pas de juger sévèrement des m
œurs différentes. Voici le passage en question :

Nous [...] étions révoltés si un opposant ukrainien était réduit au silence, mais si un Rimalien était jeté dans un cachot, nous retrouvions subitement les notions oubliées de non-ingérence. A croire que la décolonisation a commencé au temps de Ponce Pilate. C'est peut-être ainsi que s'est creusée dans nos esprits cette "faille horizontale", ligne de partage des valeurs morales, ou, comme l'aurait dit un philosophe oublié du temps de mon enfance, ligne de partage entre "les hommes et les indigènes". A l'époque même où l'apartheid refluait, cette notion de "développement séparé" s'était imposée à l'échelle de la planète entière : d'un côté, les nations civilisées, avec leurs citoyens, leurs institutions; de l'autre, des espèces de "bantoustans", réserves pittoresques gouvernées selon leurs coutumes, dont il fallait s'ébahir.
Je me souviens d'avoir rencontré un universitaire rimalien qui en arrivait à regretter le temps où l'on parlait encore de "mission civilisatrice"; du moins admettait-on alors, ne serait-ce qu'en pure théorie, que tout le monde était civilisable. Plus pernicieuse, à son avis, était "l'attitude qui consiste à proclamer que tout le monde est civilisé, par définition, et au même degré, que toutes les valeurs se valent, que tout ce qui est humain est humaniste, et qu'en conséquence chacun doit suivre la pente inscrite dans ses racines".
Le jeune homme couvrait sa rage d'un voile de froid persiflage : "Autrefois nous subissions le racisme méprisant; aujourd'hui, nous subissons le racisme respectueux. Indifférent à nos aspirations, attendri par nos pesanteurs. La plus vile survivance, la plus dégradante mutilation devient "héritage culturel". Chacun son siècle!"


Que dire de plus? L'attitude décriée n'est bien sûr qu'une extrapolation idiote que l'on pourrait tirer du conseil de Descartes, mais elle est loin d'être rare.

Publié dans Tout et rien

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