La langue française cancéreuse

Publié le par Scarlett

Je voudrais réagir à la lettre d'un certain J.M. parue à la rubrique Courrier des lecteurs dans le mensuel Dijon notre ville (lire Dijon notre ville ici, la lettre est à la page 4) et que je mets en copie :

"Notre très belle langue française disparaît, malgré sa richesse, non à cause des Anglais ou des Américains, mais à cause d'une orthographe... cancéreuse. Il y a 7 façons d'écrire le son "s" (cherchez-les), 7 façons d'écrire le son "k" (cherchez-les), 6 façons d'utiliser la lettre "g" pour deux lectures (cherchez), une règle du pluriel avec 5 chapitres d'exceptions, et des exceptions aux exceptions. Ce n'est pas de la richesse, mais un cancer.
Pour sauver notre langue, puis notre culture et enfin notre travail, il faut simplifier.
Par logique, beaucoup de mots féminins peuvent prendre un "e" final : la toure, la beautée. Egalement, tous les pluriels en "s" : les beaus chevaus.
Par bon usage du grec, on peut écrire (comme les Italiens, les Espagnols - un milliard de locuteurs - et les Allemands) la fotographie, le torax. Par bonne copie du latin, on peut orthographier un euf (malgré ovis en latin, latin presque abandonné depuis 1959). Par bon usage de l'alphabet, on peut proposer une roze.
Des milliers de jeunes Français ou francophones pourraient aller enseigner dans le monde cette merveilleuse langue habillée d'une orthographe jeune, simple et logique. Combien des 70 millions de touristes que nous accueillons chaque année dans nos musées, restaurants et hôtels se mettront-ils au français (mais pas celui de Louis XIV)? Alors simplifions notre orthographe, comme l'admirable esperanto du Polonais Zamenhof. Nous reverrons alors les jeunes Français savoir écrire leur langue maternelle, en 6e, 3e, au bac ou en fac. Qui aura ce courage du bon sens?"

Le point de départ est juste, du moins il suit l'opinion générale selon laquelle les gens, et particulièrement les jeunes, ne savent plus écrire correctement (contrairement à un âge d'or révolu). Parmi ceux que ce débat intéresse, on trouve les partisans de la vieille école (aussi appelés grammar/spelling nazis dans le jargon des internautes) et ceux qui veulent réformer la langue française pour l'adapter à ses usagers, comme l'auteur de cette lettre.

Le mot "cancéreuse" m'a fait bondir. Il suppose que le français est malade, et non pas qu'il a une longue histoire qui fait sa richesse. La simplification de l'orthographe est déjà en marche, puisque chaque année les dictionnaires adoptent de nouvelles orthographes pour des mots existants, ou de nouveaux mots censés être passés dans le langage courant, au détriment de mots archaïques qui doivent en sortir par manque de place. Or les mots qui sortent du dictionnaires sont assurés de mourir inéluctablement (des dictionnaires particuliers existent bel et bien, tels que les 100 mots à sauver de Bernard Pivot, mais ils ne sont lus que par quelques nostalgiques susceptibles de déjà connaître ces mots, et non par le grand public).
Je ne vois pas en quoi sauver notre langue pourrait sauver notre travail. Est-ce un coup des plombiers polonais? Je ne vois pas non plus pourquoi il faudrait calquer certaines tendances sur le grec et le latin qui ont également leurs exceptions (latin qui n'est pas encore abandonné, j'en ai fait sept ans et ça m'a beaucoup plu). Quant au bon usage de l'alphabet, il est tout simplement absurde : puisqu'il existe différentes façons d'écrire le son "z", en quoi "roze" serait-il préférable à "rose"? Le nombre de locuteurs des langues citées est un argument mesquin; si le nombre fait loi en termes de démocratie ce n'est pas le cas dans tous les domaines et des millions de gens peuvent se tromper ensemble.
L'esperanto n'est pas une simplification orthographique, c'est une tentative pour créer une langue de toutes pièces, qui a pour but de proposer une communication qui ne soit pas empreinte des cultures que véhiculent les langues dites naturelles, et qui serait donc moins agressive que ces dernières. Seulement ce langage artificiel ne pourra jamais remplacer les langues naturelles parce qu'il n'est qu'une solution de secours, et qu'aucun peuple ne le parle malgré son relatif succès (trois à dix millions de locuteurs selon l'association Espéranto-France, deux millions selon la plupart des autres estimations).
La lettre présente une réforme du français (qui ne date pas d'hier, voyez plutôt cet article sur le site du Soir) de façon simple, comme si c'était facile et évident. Et jeune, bien sûr. La jeunesse est à la mode, il faut donc que la langue soit jeune pour être attirante, sans mention de qualité. Le français enseigné à l'école et dans les manuels est loin d'être celui de Louis XIV, mais les exagérations et le sarcasme font passer le message plus facilement. La subjectivité frappe encore dans la dernière phrase : si vous n'êtes pas d'accord, c'est que vous n'êtes pas courageux ou que vous êtes idiots. Ce qui expliquerait l'idée générale : doit-on simplifier le français pour les idiots?
Les exceptions de la langue française, si souvent montrée du doigt pour sa complexité, sont le résultat de siècles de modifications dont on peut retrouver l'origine en étudiant l'étymologie. En supprimant les exceptions et en uniformisant la langue à l'aune des mots les plus courants, c'est toute la recherche en linguistique que l'on invalide, sans que ça aide à la compréhension ou à l'apprentissage du français (l'étymologie permettant de retrouver le sens originel des mots, le français deviendrait alors une langue arbitraire à apprendre par c
œur sans chercher à la comprendre). Les homonymes sont une des particularités de la langue qui la rendent si belle, parce qu'on peut jouer avec les sons, avec les lettres et avec les sens de chaque mot. Simplifier l'orthographe, c'est aussi condamner certains aspects de la poésie française.
La solution ne me semble ni la réforme pour adapter la langue à ceux qui ne savent pas l'écrire correctement, ni le raidissement et le refus de tout écart mais l'acceptation. La langue française est riche et complexe, et donc difficile à maîtriser. Il est normal qu'elle soit donc plus difficile à apprendre que d'autres et au lieu de vouloir à tout prix que chacun ait 20/20 à chaque dictée au détriment de la langue, il faudrait accepter de voir au-delà de la forme pour s'intéresser au fond. Sur Internet, en réaction au phénomène des abréviations outrancières, certains refusent tout échange avec ceux dont l'orthographe et la grammaire ne sont pas parfaites. C'est une obsession qu'il faut dépasser, sans pour autant rabaisser la langue française au point de croire que son orthographe n'a pas d'intérêt.

Pour finir, deux démonstrations par l'absurde de modifications orthographiques, l'une en anglais et l'autre en français.

Publié dans Tout et rien

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Lyrya 28/04/2009 05:08

Totalement, absolument, entièrement, parfaitement, subtilement et positivement d'accord ! (je cherche d'autres synonymes mais il est tard et j'ai le cerveau en compote)Quand je vois la communauté geek se réapproprier le Français, son orthographe, sa grammaire, ses exceptions (j'ai déjà vu des trolls sur "on dit au temps pour moi ou autant pour moi ?"), je me dis que notre langue a des beaux jours devant elle. Je suis même d'avis que les gens trouveront ça limite choquant de voir s'écrire "ortografe" (ouah ça fait mal aux doigts de l'écrire Oo) et pas forcément les plus vieux... Même si les jeunes écrivent de plus en plus mal et en style sms, il n'est pas rare de voir maintenant des gens rajouter "pardon pour l'orthographe" dans leurs messages infestés de fautes. Est-ce un signe ? Les gens savent pertinnement qu'ils font des fautes (moi la première, j'ose pas compter pour celui-là) et s'en excusent, n'est-ce pas là la preuve qu'ils aiment leur langue ?Faire des fautes n'est pas synonymes de haine de sa langue, on est pas tous égaux devant Maître Dictionnaire, loin de là et finalement heureusement, sinon y aurait pas mal d'institutrices/teurs qui seraient au chomage en ce moment ;)Sur ce, je vais aller massacrer quelques kikoolols qui continuent de tuer le Français à petit feu... GRAMMAR NAZI oO/

Scarlett 28/04/2009 09:38


Marchi Madame :3


Manon 27/04/2009 18:29

Très jolie dissert lue avec plaisir. Tu parles bien Scarlett, pourquoi ne te lançes-tu pas dans le journalisme ? A moins que cela ne soit déjà fait. Grosses bises à toi.

Scarlett 27/04/2009 20:58



J'y ai pensé il y a quelque temps, mais il y a un côté qui m'embête dans le journalisme, c'est qu'il faut vendre ce qu'on écrit, ou écrire sur ce qui fait vendre. Je ne pense pas que ce qui
m'intéresse intéressera le reste du monde. Mon blog, c'est l'illusion que je garde de faire la partie du journalisme que je trouve agréable.