Claudie Gallay

Publié le par Scarlett

Claudie Gallay est une femme d'une cinquantaine d'années. Cette institutrice s'est mise à écrire il y a dix ans environ. Elle a remporté plusieurs prix pour ses romans Seule Venise et Les déferlantes, dont le Grand prix des lectrices de Elle qui lui a apporté une certaine notoriété. Je voudrais vous parler des trois romans que j'ai lus, à savoir Seule Venise, Les déferlantes et L'amour est une île.
 À la lecture de ces trois romans, on pourrait penser que Claudie Gallay écrit toujours la même chose. Ce n'est pas tout à fait faux, mais ce qu'elle écrit est magnifique, et je n'en suis pas rassasiée. Les décors changent mais on retrouve certains personnages (Max des déferlantes et Jeff de L'amour est une île), l'omniprésence des éléments.
L'écriture de Claudie Gallay est une écriture de l'obsession, de l'entêtement (dans le sens d'entêtant, pas d'entêté). Les personnages sont tellement rongés par ce qu'ils ont vécu qu'il en sont au bord de la folie. C'est aussi une écriture de la pesanteur. Les personnages, les lieux, les objets sont chargés de passé, l'atmosphère en est étouffante. Cela n'entrave pas la lecture pour autant.
Les personnages portent leur passé en eux et l'impriment dans leur présent de façon discrète et transparente. De temps à autre, le narrateur glisse une explication. On trouve un peu partout des objets porteurs de sens, qui m'émerveillent à chaque fois. Dans L'amour est une île, il y a une jeune fille qui s'est fait un piercing pour chaque année passée depuis la mort de son frère. On la voit arriver, maigre et percée, et l'on ne comprend que plus tard que c'est une façon de porter son frère en elle comme un blason.
Le style de Claudie Gallay est simple et clair. Les phrases sont brèves, concises, concrètes, elles décrivent des faits, des objets, des actions. Et soudain, une phrase aussi simple que les autres, mais infiniment plus profonde, vient souligner l'indicible que cachent cette scène anodine. L'insignifiant est émaillé de signifiant.

Jeff a trouvé un oiseau aux ailes courtes. Le nid était sous le toit, chez Odile. L'oiseau a dû avoir chaud, il s'est penché, ils tombent tous comme ça en cherchant la fraîcheur.
Il dit que c'est un martinet.
On ne garde pas les martinets en cage. Enfermés, ils deviennent fous, comme les rouges-gorges.
Les hommes aussi peuvent devenir fous. Certains s'habituent.

Claudie Gallay, L'amour est une île
venise.jpgSeule Venise
C'est l'histoire d'une femme de quarante ans. Son compagnon vient de la plaquer, elle se sent vide, creuse. Elle quitte tout et part à Venise. C'est l'hiver, il n'y a personne dans les rues que Venise, ses palais et l'humidité qui s'infiltre partout, insidieusement.  Dans la pension où elle loge, elle rencontre un vieil aristocrate russe et une danseuse de passage. Elle croise un libraire qui lui parle de la ville. Peu à peu elle retrouve le goût des choses et de la vie.

Avant de partir, j'ai vidé mon compte bancaire. De quoi tenir un mois, peut-être deux.
Pour finir, je me suis engueulée avec tout le monde. À la fin, j'ai débranché le téléphone. Quand on sonnait à la porte, je n'ouvrais pas. Je regardais par la fenêtre, comme les vieux, en tirant le rideau. Après, ça a arrêté de sonner. Entre les yeux, j'ai pris les barres de la colère. Elles sont toujours là. Je frotte avec le doigt, elles ne partent pas.
[...]
Je suis allée au lavomatique de la rue Saint-Benoît. J'ai passé des jours à regarder mon linge tourner.
[...]
Je prenais la place, toujours la même, au bout du banc. Avec la machine en face. Et le radiateur derrière qui me chauffait les reins. Au bout de trois jours, je n'avais plus rien à laver. J'ai fait tourner mes serpillières. Une ou deux fois, j'ai même fait tourner à vide.
À la fin, j'ai compris que je pourrais passer ma vie ici, à ne rien faire d'autre que fixer ce tambour.

Claudie Gallay, Seule Venise

Ce pourrait presque être un roman d'initiation si ce n'était l'histoire d'une femme déjà adulte, qui se reconstruit. Le point de vue est interne, l'écriture est égocentrique. Il ne se passe rien en-dehors de la narratrice. Pourtant, m'ayant touchée plus intimement, il reste mon préféré.

deferlantes.jpgLes déferlantes
Une femme vient habiter à la Hague, pour y étudier les oiseaux. Elle fuit après la mort de son compagnon. D'elle ou de lui on ne sait rien de plus. Sur la grève, elle rencontre Lambert, un homme qui la fascine depuis que la vieille folle du port a cru reconnaître en lui un certain Michel. D'autres, comme l'ancien gardien du phare, s'en méfient. Au milieu des tempêtes qui clouent les hommes dans leurs maisons et perdent ceux qui prennent la mer, la narratrice reconstitue le fil des événements.

L'auberge de Jobourg était bâtie tout en haut de la falaise. Seule, un peu tassée, elle dominait la mer de son gigantesque promontoire. J'aimais la deviner de loin, une sorte de grand ours tapi sur ses hauteurs.
J'étais souvent venue ici, par temps de froid, de neige, de nuit aussi. Les premières semaines, quand il m'était impossible de dormir. Je faisais ça au début. Je marchais. Je te parlais. Quand je pouvais, je hurlais. La mer n'est pas un mur, elle ne rend pas l'écho. J'ai arrêté de hurler.
Claudie Gallay, Les déferlantes

On retrouve une narratrice similaire à celle de Seule Venise, seule depuis peu, dévastée, en fuite. Elle est au cœur du roman mais cette fois il se passe quelque chose entre les personnages, il y a une histoire et un dénouement.

avignon.jpgL'amour est une île
C'est le festival d'Avignon pendant la grève des intermittents de l'été 2003. Odon Shnadel a mis en scène une pièce de Paul Selliès, un auteur mort récemment. Marie, une jeune fille qui se trouve être la sœur de l'auteur, arrive à Avignon pleine de questions et d'incompréhensions. En ville il y a aussi la Jogar, l'ancien amour d'Odon, partie devenir une grande actrice. Marie découvre ce qu'Odon a fait du texte de son frère et ne le reconnaît plus. La grève exaspère tout le monde et la chaleur d'Avignon exacerbe les passions et les désespoirs.

C'était une mère pas très marrante. Mathilde ne lui a jamais dit je t'aime. Est-ce qu'elle l'aimait? Un soir, elle est rentrée chez elle, son père était dans le salon. Sur le dossier d'une chaise il y avait un uniforme neuf pour la pension. Il n'a rien dit. Il l''a juste pointé du doigt. Il n'a pas levé les yeux de son journal.
[...]
Elles parlent de l'ours en peluche et de la poupée. Isabelle les a placés derrière cette vitre quand Mathilde est partie à Lyon. Elle avait vingt ans. Elle voulait que Monsols ait honte quand il passe dans la rue.
-Tu crois qu'il passe?
Isabelle n'en sait rien.
Elle lui touche à nouveau la main comme si cela l'aidait pour dire d'autres choses.
-Je t'entendais marcher le soir, jusque tard dans la nuit, dans le couloir aussi et tu recommençais tôt le matin. C'est la faim qui te faisait sortir.
-J'étais complètement cinglée avec ce texte, dit Mathilde.
Cinglée peut-être, mais travailler la nourrissait. Ça comblait ses blessures.

Claudie Gallay, L'amour est une île

Plus de narratrice omniprésente cette fois bien qu'on suive le personnage de Marie plus que les autres. La beauté de l'écriture est toujours au rendez-vous. Il y a toujours l'ombre de l'être adoré qui rôde (l'amant dans Seule Venise et Les déferlantes, le frère, presque jumeau ici). Il y a un véritable schéma narratif avec début, développement, révélations, dénouement. Ce roman plaira peut-être plus au public qui n'aimerait pas l'écriture intimiste des autres romans, égocentrique comme je la perçois. Ce n'est pas mon préféré, mais Claudie Gallay touchera peut-être un lectorat (encore) un peu plus large avec ce roman, sans toutefois trahir ses lecteurs fidèles.

Bibliographie :
L'office des vivants, 2001
Mon amour, ma vie, 2002
Seule Venise, 2004
Dans l'or du temps, 2006
Les déferlantes, 2008
L'amour est une île, 2010

Publié dans Lectures

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Commenter cet article

Guillaume 24/04/2013 13:26


Non bien sûr il n'y a rien de choquant à Cela. En ce qui me concerne j'ai acheté tout Houellebecq.. Mais tout m'a plus de lui en fait. Après il y a forcément un côté "collection" le désir d'avoir
ce qui se rapproche d'un auteur qu'on aime. Après, la question du choix, peut-être qu'à un certain moment quelqu'un comme houellebecq a choisi en effet de devenir une star quand il a vu que cette
route s'offrait à lui. Je ne sais pas trop pour Claudie Gallay ou Françoise Sagan. Mais ce qui est sûr pour Sagan et Houellebecq (qui ont en commun d'ailleurs de ne jamais lâcher leur cigarette)
c'est qu'ils sont devenus des "institutions". Quant à savoir si tous leurs livres existent pour des raisons essentielles ou certains pour des raisons commerciales j'avoue n'en rien savoir 
:) 

Guillaume 23/04/2013 22:20


Article très intéressant. J'ai découvert L'Amour est une île l'été dernier, et au départ je m'attendais à du sentimental sirupeux et inintéressant. Mais au final j'ai trouvé qu'un
certaine force se dégageait de son écriture, que l'on pouvait vraiment être touché par les personnages et leurs tourments. En revanche j'ai un peu peur que "Claudie Gallay" ne devienne une marque
de de fabrique, un produit.. à l'instar de ce qu'est devenu Houellebecq.


Cordialement


Guillaume


 

Scarlett 24/04/2013 10:39



Jamais lu Houellebecq.


Il est possible que ça devienne une marque de fabrique, même si j'aime à penser que les écrivains ne se mettent pas à écrire un nouveau roman juste pour faire comme le précédent. Je sais que je
suis favorablement prédisposée envers Claudie Gallay et que ça m'arrive de temps en temps d'acheter et de lire un de ses livres juste parce que c'est Claudie Gallay et que ça me plaira
certainement. Ce n'est pas grave.
Le dernier que j'ai lu c'était Soleil Hopi, et je ne l'ai pas du tout aimé.


Un autre exemple : je lis souvent du Françoise Sagan. Je trouve que c'est souvent la même chose, mais c'est quelque chose qui me plaît et qui change radicalement de mes lectures habituelles. Mais
j'ai commencé Un chagrin de passage et j'ai tellement détesté que je ne l'ai même pas fini alors qu'il doit faire moins de 200 pages.


Acheter un livre d'un auteur qu'on aime, sans savoir de quoi le livre parle, ne me choque pas. Moins en tout cas que d'acheter le Goncourt chaque année par snobisme. Quant au starsystem des
auteurs, j'y suis étrangère. Et quoi qu'on dise d'un auteur, c'est à lui de choisir de rentrer ou non dans le moule qu'on lui offre.