La Rue des Sordides

Publié le par Scarlett

J'ai grandi dans la Pyramide. Je ne sais pas si c'est réellement la seule ville du continent comme on le dit souvent, c'est en tout cas la seule à perte de vue. Des immeubles de plus en plus crasseux au fur et à mesure qu'on s'approche de la lisière, puis la lande pourpre à l'envi.

Je vis au centre, dans un appartement petit mais propre. Au centre, bien sûr, ce n'est pas le centre de la ville. Je veux dire, à peu près à mi-chemin entre le centre de la ville huppé et envié et les faubourgs mal famés. Ces deux mondes n'ont pas grand-chose en commun. Les citoyens les plus fortunés et les plus proches du Régent se massent autour du palais, situé au beau milieu de la Place des Splendides. Ils changent régulièrement. On est rarement en odeur de sainteté plus de six mois au palais. Enfin, c'est ce qu'on dit, ce n'est pas mon avis. Je n'en sais rien, et ça ne changera pas grand-chose à ma vie.

Au centre vivent les honnêtes citoyens comme mes parents. Ils sont blanchisseurs. Et le monde aurait bien besoin d'eux. Il suffit de sortir une petite journée pour revenir les habits uniformément gris et les pieds noirs, sans qu'on se soit frotté à rien de salissant. Mais le monde a autre chose à faire. D'un côté les courtisans qui se pavanent en parures éblouissantes pour impressionner le Régent, parures qu'ils brûlent le soir venu, car elles seront démodées. De l'autre le peuple qui grouille et fourmille, qui se roule sans conscience dans la fange. Au centre, on ferme les yeux pour ne pas se perdre entre les deux excès.

Je ne jalouse pas la condition des coqs de haute-cour. Ils ont la chance de s'élever au-dessus de la masse et ils cherchent par tous les moyens, même les plus vils, à s'aggripper à l'oisiveté dont ils ne profitent pas, au lieu de tenter de la mériter. Autrefois, pour ne pas avoir à se mêler aux autres, ils avaient fait construire des passerelles de verre qui enjambaient les faubourgs. Maintenant que plus personne ne sort de la ville, bien sûr, elles ne servent plus depuis longtemps, mais elles ont valu à la ville son surnom de Pyramide. Et depuis, on n'utilise plus son ancien nom.

Quant aux autres...
Les courtisans déchus quittent les abords du palais pour se fondre dans la foule. Ils abandonnent l'éclat de la Place des Splendides pour s'engouffrer dans les ruelles obscures au-delà du grand boulevard. On dit souvent qu'on ne les revoit jamais. La vérité est qu'ils deviennent méconnaissables. Dévorés par leurs rêves de grandeur déçue, ils s'abandonnent à tous les vices dans l'espoir d'en finir au plus vite.
Mais on ne meurt pas de dépravation, et ils ne font que grossir les rangs de ces hommes et femmes désolés qui n'ont rien à perdre ni à attendre.
Le grand boulevard est la ligne à ne pas franchir. On l'appelle la Rue des Sordides.

Publié dans Mes écrits

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